Qu’est-ce que l’engagement bénévole aujourd’hui ?

Cartographie des bénévoles et des discours

A l’heure où certains politiques tentent d’inciter au bénévolat les personnes assujetties au RSA, en conditionnant le versement de leur revenu à un engagement mensuel, il me semble intéressant de porter un regard distancié sur ce qui fait l’engagement bénévole. Quelles sont les motivations et apports de la pratique bénévole telle qu’elle est perçue et énoncée par ceux qui la vivent aujourd’hui ?

Ces éléments sont tirés d’une étude parue en Novembre 2011 « Intérêts d’être bénévole » par deux enseignants-chercheurs du CERLIS Paris Descartes (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux ), Roger Sue et Jean-Michel Peter.

Les contours du bénévolat moderne

« Est bénévole toute personne qui s’engage librement pour mener une action non salariée en direction d’autrui, en dehors de son temps professionnel et familial », telle est la définition proposée par Archambault, Accardo & Laouisset (2010).

Cet engagement peut s’exercer de manière informelle, dans un cercle familial, de voisinage ou de manière plus formelle, dans une association, et dans ce cas, il concerne 23% des français d’après une étude de France Bénévolat avec l’IFOP et le Crédit Mutuel de 2010.

Le bénévolat concerne t-il les jeunes ? Oui, répond l’étude qui fait ainsi la chasse à certaines idées reçues. S’ils sont parfois moins nombreux à adhérer, les jeunes sont cependant aussi actifs que leurs aînés. Ainsi le taux d’engagement des jeunes dans une association est de 46% pour les moins de 25 ans, identique aux autres classes d’âge (44% pour les 26-39, 48% pour les 40-49 et 50-59, et 49% pour les plus de 60).

Le bénévolat associatif est surtout le fait de grandes villes. Non, répond l’étude mettant ainsi en avant que «l’engagement associatif est d’autant plus affirmé que l’on habite dans une commune rurale ou dans une petite ville, et mieux encore si celle-ci est située dans l’Ouest, le Centre Est ou le Sud Ouest de la France (Prouteau & Wolf, 2003 ; Tchernogog, 2009) ».

Une cartographie des profils et des discours

L’analyse des 58 entretiens menés pour cette étude, exploitant la méthode des récits de vie, permet de dresser une cartographie des discours,  profils et motivations à l’engagement bénévole.

L’engagement bénévole est analysé en fonction d’une visée individuelle ou collective, et d’un vécu plutôt « subi », répondant à des contraintes sociales ou initié avec liberté.

Cartographie des bénévoles et des discours

Trois ressorts essentiels de motivation

Les comportements bénévoles sont motivés par :

  • de traits de personnalités de l’homme moderne,
  • l’acquisition de compétences et d’aptitudes à s’adapter à un contexte social
  • l’échange, le respect de l’autre et le besoin de se représenter dans un collectif.

Ainsi l’engagement est perçu comme un loisir pour se connaître et « se produire », il contribue à former sa personnalité, « une sorte de gaieté, de complicité, retrouver un peu un esprit étudiant… Ne pas se dire j’aide, je suis dévoué, mot infiniment détestable. » (Anne 75 ans, bénévole à Croix Rouge Écoute).

L’engagement n’est plus celui du militant, dévoué à une cause, plaçant le collectif devant l’individu, où l’altruisme est une valeur morale supérieure (XIXème siècle) mais une imbrication d’individualisme et de collectif, un engagement dans le collectif pour construire sa personnalité et avoir de la reconnaissance, très marqué chez les jeunes.

On passe d’une logique d’adhésion à une logique de contractualisation où l’association offre un cadre d’action, source de plaisir et reconnaissance, et où l’individu offre disponibilité et compétences.

Par ailleurs, tous les bénévoles disent acquérir, de manière informelle, des compétences pouvant être transférables dans le monde du travail. Le recours, dans les discours, à la notion de « mission » symbolise cette vision, associé aux notions « d’ utilité », « projet », « responsabilités », « initiative », « aptitudes », « expériences ».

Cette expérience peut être perçue comme une « mise à l’épreuve avant une intégration professionnelle » au même titre qu’un stage ou un 1er emploi, faisant ainsi référence aux débats sur la mise en place de la Validation des Acquis et de l’Expérience liée à l’expérience bénévole, encore difficile à mettre en œuvre.

Quelles sont les compétences mises en avant ?

  • Des compétences techniques, dans le domaine du sport notamment
  • De l’empathie, la capacité à dialoguer et négocier
  •  Le sentiment d’être utile donne une image de soi positive qui contribue à la confiance en soi
  • La gestion de projet, depuis l’analyse d’une situation, l’évaluation et la construction d’un projet jusqu’à la gestion d’une équipe et des délais
  • Un « capital cognitif » (Moulier-Boutang, 2007 ; Barrère, 2011). « Le temps libéré … est un espace social pour innover et inventer des pratiques et des valeurs donnant accès à des modes de connaissances technologiques, scientifiques, esthétiques et éthiques »
  • Des compétences liées à la participation citoyenne. L’expérience bénévole est perçue comme un « laboratoire démocratique », un espace d’enrichissement personnel autre que marchand (Barthelemy, 2000).

L’altérité perçue comme construction identitaire

« À travers le discours et le « récit identitaire » s’affiche une sociabilité correspondant à une forme d’affirmation des différences et des particularités de chacun (Ricoeur, 1990). »

Plus que la création d’un lien social (construit dans le rapport avec les autres), c’est la construction d’une « reliance sociale » (Bolle de Bal, 2003) qui se fait, « soi » dans le groupe, « représentation de son engagement à travers le collectif » et créé un sentiment d’appartenance.

Cela se traduit par « rencontrer des personnes ayant les mêmes préoccupations, se faire des amis, partager des moments conviviaux et festifs après des moments forts vécus ensemble ».

L’individualisation, c’est-à-dire la volonté individuelle de choisir sa manière de vivre et ses réseaux, conforte, (et non s’oppose) à la socialisation. « On est le carrefour de nos relations ».

Le lien social est  ainsi revisité : il est à la fois réel et virtuel, plus électif et horizontal

Ainsi le bénévolat a changé de visage en une génération !

  1. L’engagement altruiste a laissé la place à un « individualisme relationnel » où la réalisation de soi dans le plaisir est centrale. Les notions de reconnaissance et de compétences sont clés.
  2. L’opposition classique entre bénévolat et salariat a évolué vers une synergie : l’actif est aussi, en même temps, bénévole ; la professionnalisation du bénévolat permet d’exploiter des acquis et générer des compétences spécifiques. Pour les jeunes, le champ associatif est un espace de professionnalisation important.
  3. Si hier le bénévolat permettait une socialisation primaire, marquée par une adhésion, aujourd’hui c’est le sentiment d’appartenance à un réseau qui prime avec une représentation de soi dans le collectif.

Ainsi émergent des intérêts très variés à l’engagement bénévole. Plus que le « vivre ensemble », c’est un « libre ensemble » qui transparaît d’après les auteurs.

Faut-il réellement mettre cette liberté sous condition ?

Si vous voulez lire toute l’étude, n’hésitez pas !

Infographie créée par Françoise Bernard

Sandrine Fdida
Professionnelle de la communication et du marketing depuis plus de 15 ans, je suis aujourd’hui consultante-formatrice indépendante spécialisée sur la communication, notamment via le bouche à oreille, et la démarche réseau et enseignante-doctorante en Information-Communication, au Centre Norbert Elias de l’Université d’Avignon. Recherche et démarche pragmatique se nourrissent mutuellement, comme un médecin enrichit sa pratique de savoirs scientifiques. Cette alliance s’exerce lors de missions en entreprises ou opérationnelles mais aussi lors de projets collaboratifs universitaires avec des entreprises, associations et structures institutionnelles.

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