Le don existe-t-il encore ?

Le don existe-t-il encore ?

Aujourd’hui, beaucoup pensent l’individu réaliste plutôt que naïf, intéressé plutôt que généreux, assoiffé de pouvoir plutôt que de partage. On nous parle d’utilitarisme et de désenchantement du monde.

Or ma pratique bénévole autant que mes recherches me laissent voir une autre réalité. Dans le secteur associatif, je rencontre des personnes motivées, enthousiastes même, dans leur pratique et leur engagement bénévole et mes recherches sur ce thème font émerger un autre monde que celui qu’on nous décrit, bi-polaire, avec d’un côté des altruistes et de l’autre des homo economicus avec une rationalité limitée, comme l’évoque Weber.

Un détour par la théorie du don me semble utile pour apporter un autre éclairage.

Jacques Godbout(1) et Alain Caillé(2) dans leur article sur « l’esprit du don » (1992) reprennent cette théorie initiée par Marcel Mauss, (Essai sur le don, 1932-1934) et soulignent la volonté de la société moderne à vouloir nier le don, peut-être parce que celui-ci est lié à l’implicite, au non-dit, versus la logique d’équivalence qui prédomine. Ainsi « la magie du don n’est susceptible d’opérer que si ses règles demeurent informulées » nous disent-ils.

Mais qu’est-ce que le don ?  « Le don est un mode de circulation des biens/prestations de services au service du lien social. Le don est une prestation de bien ou service effectuée sans garantie de retour, en vue de créer, nourrir ou recréer le lien social entre les personnes ».

Comprendre le paradoxe actuel du don : il n’existe plus, mais il est partout

« Tout n’est-il que rapport d’affaires, à l’exclusion de tout autre lien » ? Pourquoi dès lors, ne pas se limiter dans les entreprises à des réunions formelles, d’échanges d’informations entre experts ? Pourquoi faire des déjeuners d’affaires ?

Les bénévoles s’expriment souvent en disant « je reçois plus que je ne donne », comme si le don devait s’opposer à la raison utilitariste, le don représenté « comme l’image inversée de l’intérêt matériel égoïste ». Loin de tomber dans l’angélisme, les auteurs postulent que le don gratuit n’existe pas. Il sert avant tout à nouer des relations. Or une relation à sens unique n’est pas vraiment une relation. Il faut sortir du ghetto entre égoïsme et altruisme pour percevoir une 3ème voie : la création de lien social.

Il s’agit donc de penser le don différemment : non pas comme une série d’actes unilatéraux et discontinus, non pas comme une chose aseptisée, mais comme une relation, un rapport social qui, parce que désirable, en devient dangereux et redoutable.

Le danger du bien, la valeur du lien : la philosophie du don

Le don perçu comme une demande de contre-don ne fonctionne pas. Ne respectant pas les règles du don, il est perçu comme « obligeant ». Le don peut aussi être perçu comme une sorte de dépendance, nous « mettant à la merci de celui qui le donne ».

Le don existe-t-il encore ?L’utilisation du mot « merci » en formule toute la force. S’il fait extrêmement plaisir car il « est tombé dans le mille », c’est moins lié à la valeur du cadeau qu’au fait qu’il touche la corde sensible de celui qui le reçoit confortant ainsi l’idée que le bien est au service du lien social, le bien nourrit le lien social. »Si le système du marché suppose que les choses se valent, le système du don suppose que les chosent valent ce que vaut la relation ».

Le don un système social, complémentaire de l’économie et de l’Etat

Marcel Mauss découvre dans son Essai sur le don, ce qu’est le don et sa valeur. En montrant l’universalité du don dans les sociétés anciennes, touchant toutes les sociétés dans leur totalité, il dessine les contours d’une forme générale et prégnante du don, là où les spécialistes n’y voient que des exemples particuliers.

Le don, d’après les auteurs, pourrait être envisagé comme une alternative à un libéralisme désocialisant ou un bureaucratisme violent pour édifier une société solidaire dont les relations ne se réduisent pas aux relations d’intérêt économique ou de pouvoir.

Le don ne peut pas être perçu comme un système complémentaire (Perroux, 1960, Kolm, 1984) à celui du marché, régi par l’intérêt ou la planification. Car il n’est pas un système économique mais un système social de relations interpersonnelles.

Si l’Etat et le Marché sont des lieux de sociabilité secondaire, reliant statuts et rôles plus ou moins définis institutionnellement, le système du don relève du registre de la sociabilité primaire où se jouent des relations de personne à personne (famille, voisinage, amis, …).

Le don, en trois étapes

L’analyse du don n’est pas seulement liée à l’imaginaire ou aux idéologies, il s’analyse dans le quotidien, par le langage et les pratiques. Les mots n’ont pas d’abord une valeur utilitaire, ne sont pas un simple échange d’informations mais une valeur de circulation, ils sont donnés, rendus, vont et viennent.

Le don n’est pas seulement un acte isolé mais un cycle avec trois moments : donner, recevoir, rendre.

Contrairement à l’utilitarisme qui focalise l’attention sur la réception, comme si l’individu donnait pour recevoir, les auteurs postulent qu’il s’agit autant d’analyser « le don que sa réception, le moment de la création et de l’entreprise comme celui de l’obligation et de la dette ».  Le don existe-t-il encore ?

Comprendre le désir de donner comme celui de recevoir. « Donner, transmettre, rendre, … dans le but de s’apprivoiser, « c’est créer des liens » dit le renard au Petit Prince, c’est rendre quelqu’un unique ». Et s’apprivoiser prend du temps. Comme le dit un proverbe oriental « ce qui n’est pas fait avec le temps est fait contre le temps ».

Cette volonté de prendre le temps de s’apprivoiser, de porter attention à la relation, vous semble t-elle encore d’actualité en ce XXIème siècle ?

(1) Godbout est un sociologue québécois, professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique à Québec, membre du conseil de la direction de la Revue du MAUSS. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le don.

(2) Alain Caillé, anthropologue et sociologue est professeur de sociologie à l’université Paris X-Nanterre et enseigne en économie à Paris I. Il est le fondateur de la Revue du Mauss qu’il dirige depuis 1981.

(3) Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales) est une revue interdisciplinaire fondée en 1981. Elle aborde des sujets en sciences économiques, anthropologie, sociologie et philosophie politique. Son nom est à la fois un acronyme et un hommage au célèbre anthropologue Marcel Mauss.

 Source de l’article : http://classiques.uqac.ca/contemporains/godbout_jacques_t/esprit_du_don/esprit_du_don.html

Sandrine Fdida
Professionnelle de la communication et du marketing depuis plus de 15 ans, je suis aujourd’hui consultante-formatrice indépendante spécialisée sur la communication, notamment via le bouche à oreille, et la démarche réseau et enseignante-doctorante en Information-Communication, au Centre Norbert Elias de l’Université d’Avignon. Recherche et démarche pragmatique se nourrissent mutuellement, comme un médecin enrichit sa pratique de savoirs scientifiques. Cette alliance s’exerce lors de missions en entreprises ou opérationnelles mais aussi lors de projets collaboratifs universitaires avec des entreprises, associations et structures institutionnelles.

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