L’ESS, entre mythe et réalité

Les discours autour de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) mettent en avant un « autrement » : travailler autrement, entreprendre autrement, s’engager autrement. Mais qu’en est-il vraiment dans les pratiques et les usages ?

ESSTel est le thème abordé par Matthieu Hély et Pascale Moulévrier, dans leur ouvrage « L’économie sociale et solidaire : de l’utopie aux pratiques », Edition La dispute, 2013 dont je viens de terminer la lecture.

Ce thème m’intéresse d’autant plus qu’il est en lien avec ma thèse qui tente de comprendre comment concilier logique gestionnaire associative et esprit solidaire, d’identifier si les discours convergent entre attraction et pratique bénévole, notamment dans le cadre du bénévolat de compétences.

La déconstruction de mythes

Les auteurs commencent leur ouvrage par déconstruire trois mythes autour de l’ESS.

Tout d’abord celui d’un « espace unitaire et autonome » en montrant la diversité des acteurs tant dans leur statut juridique – fondations, associations, coopératives et mutuelles – que dans leurs champs d’action – loisirs et culture, éducation populaire, œuvres sociales pour les associations, retraite, assistance sociale et biens pour les mutuelles, agriculture, secteur ouvrier et crédit pour les coopératives. Par ailleurs, l’ESS ne se situe pas en dehors de la réalité sociale mais à l’interface d’un l’Etat, qui diminue et transforme ses interventions dans le social, et des entreprises lucratives qui ne veulent plus rester en marge d’une démarche socialement responsable.

Le 2ème mythe autour d’une « réconciliation du travail et du capital » est déconstruit en se penchant sur les doctrines fondatrices qui valorisent l’homme et son activité laborieuse au détriment de résultats financiers ou en mettant en avant les pratiques de l’ESS autour d’un capitalisme à visage humain.

Le 3ème mythe, un homme une voix, sacralise la « démocratie des structures de l’ESS ». Mais la pratique montre une mise en œuvre plus délicate du fait des rapports de pouvoir et hiérarchiques au travail, et d’une méconnaissance ou d’un désintérêt du personnel d’exécution sur cette question, plutôt portée  par les cadres.

Un impératif de différenciation

prix_imagine_2Comment les organisations de l’ESS peuvent-elles résoudre la contradiction de se différencier, d’incarner un employeur alternatif, tout en se conformant aux règles professionnelles et pratiques ordinaires des employeurs ?

L’ESS n’a plus le monopole de la responsabilité sociale aujourd’hui reprise par des entreprises lucratives converties à la Responsabilité Sociale et Environnementale, et pourtant cette notion fait partie de son ADN : « Les coopératives entrent dans une dynamique de promotion de leur identité organisationnelle … éprouvant le besoin d’affirmer leur différence … et la pertinence de leur modèle d’entreprise. … Le concept de responsabilité sociale est dans la logique naturelle de l’affirmation de l’identité coopérative » (séminaire ICBA, International Co-opérative Banking Association, 2008).

Pour prouver l’incarnation de cette notion, l’ESS a recourt à des outils « objectifs et quantifiables » d’évaluation d’impact social ou d’utilité sociale. En particulier, le CJDES a mis en place un Bilan Sociétal en quinze indicateurs intégrant à la fois des dimensions économiques de compétitivité et d’efficacité, sociales d’employabilité et convivialité, environnementale ou qualitatives autour de notions de satisfaction des parties prenantes. L’originalité de cette démarche, comparée à celle du SROI, Social Return On Investment, est qu’elle ne se limite pas à une valorisation économique mais intègre d’autres aspects plus originaux comme des notions d’esthétique et de créativité.

prix_imagineA travers différentes études de cas, les auteurs montrent que si des outils et techniques gestionnaires sont effectivement intégrés dans les organisations de l’ESS, leur finalité est souvent adaptée à l’éthique du projet et aux valeurs humanistes de la structure, permettant de réinventer de nouveaux usages et générer de l’innovation.

La relation au travail : entre intérêt au désintéressement et un moyen de gagner sa vie

C’est dans la relation au travail que de nombreuses disparités apparaissent entre ceux qui sont motivés par « servir une cause juste », « donner du sens à leur travail » dans un environnement plus humanisé et d’autres qui ne perçoivent pas la spécificité de celui-ci ni les valeurs associées ou qui se retrouvent là par hasard ou faute de mieux dans l’univers marchand.

Cependant, la professionnalisation des métiers, les opportunités d’évolution ou de moins forte instabilité de l’emploi, favorise l’attraction de jeunes diplômés, y compris BAC+4 ou 5. Universités et Grandes Ecoles rivalisent pour proposer des cursus attractifs répondant aux spécificités du secteur de l’ESS ou des programmes originaux pour favoriser l’intégration des étudiants dans le secteur, comme celui d’HEC avec son programme Alter’Actions qui propose des missions de conseil sous la forme d’un bénévolat coaché.

Et vous, comment voyez-vous l’ESS ? Incarne-t-elle une autre manière de faire, un « autrement » plus authentique ?

Je terminerai cet article par une citation de Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, CNRS Edition, 2007 : « quand on oppose la société idéale à la société réelle comme deux antagonistes qui nous entraîneraient en des sens contraires, on réalise et on oppose des abstractions. La société idéale n’est pas en dehors de la société réelle, elle en fait partie ».

Sources visuels de l’article :  Mutualité Française Normandie

http://www.alpesolidaires.org/exposition-vivre-autrement-avec-l-economie-sociale-et-solidaire

« Le travail ensemble » de Julien Perleau de Namur (Be) – http://www.observatoire-ess.eu/Les-laureats-du-Concours-Photos-l

Sandrine Fdida
Professionnelle de la communication et du marketing depuis plus de 15 ans, je suis aujourd’hui consultante-formatrice indépendante spécialisée sur la communication, notamment via le bouche à oreille, et la démarche réseau et enseignante-doctorante en Information-Communication, au Centre Norbert Elias de l’Université d’Avignon. Recherche et démarche pragmatique se nourrissent mutuellement, comme un médecin enrichit sa pratique de savoirs scientifiques. Cette alliance s’exerce lors de missions en entreprises ou opérationnelles mais aussi lors de projets collaboratifs universitaires avec des entreprises, associations et structures institutionnelles.

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